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Interview

Dimanche 4 septembre 2005

Interview de Grégoire Debailly réalisée par Sabrine Piscaglia historienne d'art à Paris le 5 mars 2006.

Sabrina Piscaglia : Vous avez entrepris depuis trois ans une série de portraits. La première question qui vient à l’esprit est qui sont ces personnes ?

 Grégoire Debailly : Ces sont des chimères, des créations.

 

SP : Alors on ne peut plus parler de portrait....

GD : Oui et non, car tous ces visages forment, globalement, un portrait de notre  société, dont j’étudie les contours et les profondeurs.

 

SP : De « quelle société » dressez- vous donc le portrait ?

GD : De la  société postmoderne, du monde d’aujourd’hui dans lequel nous vivons et dont je tente de traquer les limites, les pièges et surtout de trouver une issue qui me semble favorable. Car plus j’explore ce monde postmoderne et plus j’éprouve une certaine inquiétude, un certain vertige. Comme disait Woody Allen : « Dieu est mort, Marx est mort, et moi, je me sens un peu mal ». C’est à partir de ce malaise que j’ai décidé de me consacrer à ce projet de portrait.

 

 

SP : Quelle est votre vision de notre société ?

GD : En tout premier lieu je crois que notre époque est marquée par l’expression radicale de l’individualisme.  Aujourd’hui « S’exprimer » veut dire se faire valoir, affirmer la différence pour la différence, même si on a rien à dire – et surtout si on n’a rien à dire – chacun veut dire quelque chose à partir de son expérience intime, chacun veut devenir un speaker et être entendu. L’expression ne vise pas quelqu’un, ne communique pas une pensée, elle est là pour l’opportunité de se faire entendre. L’acte de communiquer est devenu plus important que la nature du communiqué.

 

 

SP : Pensez- vous qu’aujourd’hui la communication soit devenue le plus grand des malentendus ?

GD : Si on parle de communication de masse oui, et j’en veux pour preuve la place démesurée qu’a pris la télévision dans notre vie quotidienne. D’abord : le téléspectateur passe sa vie à regarder la vie des autres et tout naturellement la vie devient pour lui une représentation, celle de la célébrité. La tentation suprême de l’ego, c’est de passer de l’autre côté de l’écran, de commencer à exister ! Ensuite : le système mis en place par la soi- disante communication permet de vendre tout et n’importe quoi. L’homme d’aujourd’hui ne sait pas pourquoi il consomme, mais il consomme, n’importe quoi et n’importe comment. Il a fait du supermarché un  lieu de vie, son lieu de la promenade du dimanche. Que ce soit pour son loisir (notre dieu suprême) ou pour compenser ses frustrations il dépense. On a inventé un système d’incitation remarquable pour obtenir ce résultat : la publicité. La publicité est là pour nous faire craquer.

 

 

 

SP : Vous trouvez cela immoral ?

GD : C’est n’est pas la publicité qui est immorale, c’est notre société. S’il est un trait caractéristique de notre époque, c’est bien son goût immodéré pour le vice qu’elle a su habilement transformer en vertu. Elle remplace la moralité par la rentabilité. Elle élimine la valeur du besoin élémentaire, pour la remplacer par celle du désir fictif. Elle fabrique de faux désirs et elle entretient massivement la croyance dans la nécessité de les satisfaire. Elle aiguise la comparaison et suscite l’envie. Elle excite l’émulation et la compétition. Le comble serait de donner à la consommation de masse la dignité d’une culture.  La doctrine selon laquelle le bonheur se confond avec le fait d’avoir davantage, de posséder toujours plus, est dégradante, on vend de l’illusion. Mais l’illusion cela ne tient que si on n’y croit. Le filet pour capturer l’opinion publique, ce sont les images de l’illusion qui deviennent plus vraies que vrai. Le monde qui en est le sous-produit, est un monde d’illusions et quand le réseau du conditionnement est efficace, les opinions les plus invraisemblables peuvent avoir cours, et elles sont enfoncées dans le crâne d’un individu maintenant soumis et domestiqué.

 

 

SP : Comment expliquez- vous cette perte de valeur, par quel processus une telle manipulation a-t-elle pu être rendu possible ?

GD : Ce processus s’accomplit constamment sous nos yeux, avec un instrument de pensée qui sert son dessein : le relativisme généralisé. Le structuralisme  avait déjà  ouvert la voie. Il enseignait que toutes les cultures humaines ont droit à la reconnaissance de leur valeur et de leur dignité. Le modèle culturel occidental n’a pas le monopole de l’humanité. Il y a une richesse dans toutes les cultures traditionnelles. Il suffit d’élargir démesurément le relativisme : Toutes les cultures sont également légitimes et tout est culturel. Le résultat, c’est qu’alors, tout se vaut, n’importe quoi est culturel : le sexe, le loto, la pétanque, les jeux vidéo, les gadgets, la télévision dans tout ce qu’elle produit, la publicité, le cinéma, la mode, etc. Il suffira donc de dire que c’est une  forme différente de culture. Dès lors, "une méditation faite pour éveiller l'esprit et un spectacle fait pour l'abrutir", c’est du pareil au même. Tout est culture. On est très tolérant donc. Résultats : il n'y a plus ni vérité, ni mensonge, ni stéréotypes, ni invention, ni beauté ni laideur, mais une palette infinie de plaisirs, différents et égaux. Des formes de culture. 

 

SP : Pensez- vous que les artistes d’aujourd’hui aient été affectés par ce relativisme ambiant ?

GD : Absolument, rien n’échappe à ce relativisme.  L’artiste contemporain a plus que jamais besoin comme tout le monde de se produire et de se mettre en scène face à un public, à des spectateurs. C'est lui qui est au centre de la scène artistique, de son œuvre même,  mais il reste tributaire en même temps des humeurs et des opinions d'autant plus changeantes du publique. Aujourd'hui  il ne reste plus que le public. Le monde des artistes est une société dans laquelle le réel se présente surtout et essentiellement comme une image, et  la différence même entre image et réalité tend à disparaître. Mieux, la réalité atteint son statut seulement à condition de se présenter comme une image prête à être consommée par le public. L'homme en tant qu'être concret, l'homme de chair et d'os, n'importe plus; seule compte sa représentation publique où la vérité se présente uniquement comme vérité publique. Artistes, peintres, acteurs, hommes de spectacle, présentateur télé  confondent leur propre valeur avec leur image, se nourrissant de l'adoration du public. On peut définir cela comme le narcissisme vampirique de gens rendus malades par une surexposition à la vidéo, et dont le moi qui s'enfle, toujours à la recherche de confirmations, demeure fondamentalement fragile. De plus en plus de personnes lient leur identité à leur apparence et révèlent ainsi une incapacité relationnelle, de réciprocité dans les sentiments. Le narcisse nous empêche d’avoir des rapports concrets et profonds.

 

SP : Mais si l’artiste aussi est un victime du système, que devient l’art ?

GD : L’art est devenu le cache misère d’un manque de densité d’être. La crise de l'autorité a secoué et secoue encore la société (perte des repères, des valeurs précédentes comme le travail, la religion, le patriarcat, la culture etc.) au bénéfice de la culture populaire et de modèles alternatifs considérés comme meilleurs ou tout aussi légitimes. L'individu ne se projette plus dans les modèles classiques et la société se fragmente en de multiples groupes ou tribus, fragmentation que le marketing et les mass media ont initiée ou reprise. Mais contrairement à ce que l'on peut croire, ce multiculturalisme, cette non-hiérarchisation, cette hétérogénéité ne sont pas seulement de simples postures politiques ou sociales mai bel et bien de nouvelles idéologies ayant effacé toutes traces idéologiques sur leur passage. L’image a triomphé sur l’idée. Les créateurs d’images créent des systèmes d'idéaux et d'anti-idéaux, systèmes qui ne dureront guère et dont chacun sera bientôt remplacé par un autre, mais qui influent sur nos comportements, nos opinions politiques, nos goûts esthétiques, sur la couleur des tapis du salon comme sur le choix des livres, avec autant de force que les anciens systèmes des idéologues.

 

 

 

SP : Quelles conséquences à votre avis a pu avoir cette crise de l’autorité sur notre société ?

GD : Tout un nouvel état d'esprit a vu le jour suite à cette lente crise de l'autorité. Dans notre société postmoderne, tout est gouverné par un égalitarisme forcené (non âgisme, indifférenciation hommes/femmes, humanité/animalité etc.) et sous la bannière du droit d'être soi-même , tous les modes de vie et toutes les identités deviennent légitimes et respectables. Tout devient culturel  et sous le règne de l'industrie et du marketing, la culture devient un simple produit de consommation. On revendique la tolérance, l'absence de jugement, l'absence d'échelle des valeurs, entraînant un politiquement correct et voilà que la société devient de plus en plus obsédée par son image.

 

SP: Mais le portrait ce n’est qu’une autre image de l’homme….

GD : Certes, mais si notre problème existentiel est de se passer du  réel (seul monde à notre disposition) de remplacer le principe de réalité par le principe du plaisir, d’éliminer le réel et autrui en les redessinant à l'image de son idéal pour sortir définitivement de l'humanité, du temps, de  l'imperfection, la de la mort, moi, avec mes portraits, je veux justement me situer dans le temps, l’imperfection, la mort, l’humanité. Ceux-ci sont les éléments constitutifs de ma peinture, dans chacun de mes portraits je mets en valeur l’un ou plusieurs de ces éléments. Je m’oppose ainsi à un des symptômes de notre époque qui est l’abolition  radicale de toute autorité et instaure l'auto institution, l’auto- proclamation. Si Dieu est mort, l'être humain avec son ego et son narcissisme s'est mis au centre de tout et s'est institué lui-même Dieu… mais un Dieu parmi des millions d'autres. Je veux bien qu'on abolisse toute divinité mais il ne faut pas en recréer sous une forme déguisée pour tenter de nous faire croire que nous avons réellement brisé nos antiques chaînes… Nous assistons donc à l'arrivée d'une nouvelle autorité instituée mais qui ne veut pas se faire passer comme autorité mais comme égalité ! 

 

 

SP : Pensez- vous que les artistes aussi  se sont éloignés de cette quête du sens, de l’authenticité du soi ?

GD : L'artiste est  devenu lui aussi une sorte de dieu, un artiste autoproclamé, s'auto désignant artiste, certains de n'avoir plus qu'une audience minime, il a réduit son champ d'action à son atelier et   aux petits bonheur la chance. Ce ne sont plus ses œuvres qui font dire que tel ou tel homme est un artiste mais c'est l'artiste lui-même… Le comble du narcissisme. D'où l'escroquerie de l'art dit contemporain, se perdant dans l'originalité à tout prix, dans la quête absurde de performances et d'installation, d’une nouveauté pour la nouveauté.Ainsi, les artistes actuels créent des œuvres qui montrent le corps, qui le dénude, qui le façonne, corps qui devient lui-même œuvre d'art grâce au piercing, aux tatouages, aux performances, à la manipulation génétique…Le système de production et le besoin de consommer des loisirs façonnent ce début de siècle. Ce siècle n'a que faire d'une pensée libre, créatrice alors qu'il a besoin de l'art pour se remettre en question.

 

 

SP : Vous parlez donc de l’art pour l’art…

GD : Non, car l'art est devenu, lui aussi, un produit de consommation. Il n'est plus œuvre de contestation, de dénonciation. Bien sûr, l'art en Europe est partout à tel point que nous ne pouvons pas imaginer notre société sans art, sans artistes.  L'art a pour fonction maintenant d'occuper les loisirs de ceux et celles qui sont confortablement assis dans la vie et non plus à remettre en cause la façon dont la masse perçoit l'évolution du monde.

 

 

SP : Donc la marchandisation de l’art e le narcissisme de l’artiste sont une des causes principales de cet état des choses…

GD : Le drame du narcissisme  n'est pas l'égoïsme, l'absence de préoccupation d'autrui, le renfermement sur soi, mais bien le vide intérieur qu'il provoque et qui a, nécessairement, en tant que tel, des conséquences sociales et politiques. Le drame de l'homme d’aujourd’hui réside bien dans sa faiblesse et sa   vulnérabilité.  L'individualisation est bien le contraire de la libération et l'idéologie du développement personnel, optimiste à première vue, ne crée en fait que solitude, résignation et désespoir profond. Ce qui caractérise notre société est bien l'abolition de l'avenir, l'incapacité à se le représenter, le refus même de s'y essayer. Dans la perception d'une société sans avenir se glisse l'incapacité narcissique de s'identifier à sa postérité et participer au mouvement historique. Ainsi l’artiste narcissiste devient un instrument… Les artistes doivent avoir une compréhension politique de leur rôle, c’est pour ça qu’il faut se poser à nouveau la question esthétique (dans sons sens le plus large).  La question politique est une question esthétique, et vice versa. L'abandon de la pensée politique par le monde de l'art est une catastrophe. Je ne veux évidemment pas dire que les artistes doivent "s'engager". Je veux dire que leur travail est originairement engagé dans la question de la sensibilité de l'autre. Or la question politique est essentiellement la question de la relation à l'autre dans un sentir ensemble, une sympathie en ce sens.  Le problème du politique, c'est de savoir comment être ensemble, vivre ensemble, se supporter comme ensemble à travers et depuis nos singularités (bien plus profondément encore que nos "différences") et par-delà nos conflits d'intérêts. La politique est l'art de garantir une unité de la cité dans son désir d'avenir commun, son individuation, sa singularité comme devenir-un. Or un tel désir suppose un fond esthétique commun. L'être-ensemble est celui d'un ensemble sensible. Une communauté politique est donc la communauté d'un sentir. Si l'on n'est pas capable d'aimer ensemble les choses (paysages, villes, objets, œuvres, langue, etc.), on ne peut pas s'aimer. Tel est le sens de la "philia" chez Aristote. Et s'aimer, c'est aimer ensemble des choses autres que soi. Je crois que, de nos jours, l'ambition esthétique à cet égard s'est largement effondrée. Parce qu'une large part de la population est aujourd'hui privée de toute expérience esthétique, entièrement soumise qu'elle est au conditionnement esthétique en quoi consiste le marketing, qui est devenu hégémonique pour l'immense majorité de la population mondiale.

 

SP : Et votre peinture, en quoi est-elle différente ?

 

GD : Elle est différente parce qu’elle va dans la direction opposé de la pensée unique que la société actuelle veut nous faire admettre de force comme étant la nôtre, elle fait de nous des animaux économiques, en voulant nous faire croire que le suprême bonheur au XXI  siècle c’est de manger du chocolat en surfant sur internet en nous expliquant que c’est parce qu’on le mérite bien. Je crois très sincèrement que la véritable connaissance de soi passe par l’oubli de soi. C’est non seulement le meilleur moyen d’accéder à l’autre mais c’est surtout le moyen de désamorcer ce narcissisme féroce qui nous tyrannise et ne fait qu’entretenir nos peurs les plus profondes, les plus viscérales, comme celle de la vieillesse, de la maladie, de la souffrance et finalement de notre mort. On veut nous faire admettre par tous les moyens qu’il est préférable d’adhérer à cette illusion que d’accepter la réalité telle qu’elle est : c'est-à-dire transitoire et éphémère et dont le seul destin possible est de disparaître un jour pour laisser la place à autre chose de nouveau. En tant que peintre ma tentative picturale vise à réconcilier la poésie et la peinture. La poésie pour moi c’est ce qui reste quand on a tout oublié, c’est la poésie du temps qui passe, un parfum qui persiste longtemps après que les êtres et les choses ont disparu. Lorsque je peins ce que je cherche à fixer sur chacune de mes toiles, c’est cet instant fragile où tout se fait et se défait dans un tremblement miraculeux et éphémère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par debailly
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